Enki Bilal | Journal

le maître de la bande dessinée

Festival Pocket Films

Festival Pocket Films :
4e édition au Forum des images, les 13, 14 et 15 juin

Source : http://idfmedias.fr/agendasidf/?p=640

Le Forum des images organise la 4e édition du Festival Pocket Films les 13, 14 et 15 juin prochains, en collaboration avec SFR, son partenaire fondateur, le Centre Pompidou et le Centre National de la Cinématographie.

Le Forum des images est aujourd’hui reconnu à l’échelle internationale comme pionnier et expert dans l’exploration de la création audiovisuelle avec les technologies mobiles. Le festival Pocket Films, qu’il a créé en 2005, bénéficie de son savoir-faire à présenter toutes les formes cinématographiques et de son attention portée aux mutations de la société. Transmettre, donner des repères et favoriser les rencontres entre le public et les créateurs sont également au fondement de ce festival. La 4e édition du festival Pocket Films confirme qu’aux quatre coins du monde l’utilisation du téléphone mobile et des autres outils numériques de poche est source d’une créativité qui s’exprime dans tous les domaines : artistique, associatif, communautaire et pédagogique.

COMPÉTITION INTERNATIONALE
Cette année, la compétition internationale comporte deux volets. La section « Grand écran » réunit une vingtaine de films tournés avec téléphone mobile et autres caméras miniatures. Ces courts et moyens métrages, dont plusieurs documentaires, sont projetés en salle.
La section « Écrans de poche » est dédiée aux meilleures productions vidéos conçues pour une diffusion sur petit écran. Une cinquantaine de réalisations sont présentées sur les « arbres à portables » du festival.

Pour chaque section, 2 prix du jury et 1 prix du public sont décernés. Présidé par l’artiste Enki Bilal, le jury est composé de la comédienne et réalisatrice Marina de Van, du chorégraphe Daniel Larrieu, de la journaliste de France Inter et d’ARTE Rebecca Manzoni et du président du Cube Nils Aziosmanoff.
La remise des prix a lieu dimanche 15 juin à 18h30. Au cours de cette soirée, SFR récompense, dans le cadre de son concours Jeunes Talents « Vidcast », le meilleur film pour écran mobile, choisi par ses internautes.

INVITÉS D’HONNEUR : ISABELLA ROSSELLINI ET STEPHEN DWOSKIN
À la demande du Sundance Institute et de Robert Redford, l’actrice Isabella Rossellini a réalisé 8 films courts destinés à être regardés sur des petits écrans. Cette série, Green Porno, est le fruit d’une réflexion sur les possibilités du téléphone mobile, comme canal de diffusion, mais aussi sur les contraintes imposées par la taille de son écran. La démarche d’Isabella Rossellini s’appuie sur le choix d’un sujet léger, les pratiques sexuelles des insectes, et d’une esthétique privilégiant les gros plans, des couleurs franches et un univers plastique fort. Humoristiques, ces films très courts, où Isabella Rossellini se met ellemême en scène, révèlent l’invention et la pertinence de son propos. Par le biais d’un atelier organisé par le festival Pocket Films avec l’association Retour d’images, le cinéaste expérimental Stephen Dwoskin a choisi de tourner plusieurs films avec un téléphone mobile. Légère, discrète, établissant cette proximité singulière entre l’auteur et son sujet, la caméra du téléphone mobile est l’œil presque invisible qui observe au plus près la matière. Stephen Dwoskin a mis ces spécificités au service de ses préoccupations cinématographiques : le jeu voyeuriste entre le filmeur et le sujet filmé,l’ambiguïté du corps qui se donne et se refuse au regard scrutateur, pour déboucher sur l’impossible mise à nu de l’individu.

PANORAMAS
Avec près de 120 films projetés en salle et 100 vidéos présentées sur les téléphones mobiles des « arbres à portables », la sélection du festival donne la mesure, à l’échelle internationale, de la diversité et de la richesse de la production audiovisuelle associée aux technologies mobiles.
Dans le cadre du panorama « Grand écran », il met en lumière des projets innovants comme les lettres vidéos échangées entre les étudiants de l’Ecole des Beaux Arts de Kinshasa et ceux de Strasbourg. Les spectateurs vont découvrir aussi des films réalisés dans des pays peu médiatisés comme la Pologne et Puerto Rico, ou dont la réalité est complexe comme les Territoires Palestiniens. Dans l’enseignement artistique, le téléphone mobile est un outil de création à part entière comme en témoignent les films réalisés par les étudiants de l’Ecole des Beaux Arts de Paris ou l’UQAM, au Québec. Les réalisateurs Jean-Claude Taki, Jean-Charles Fitoussi ou Caroline Delieutraz,sollicités dès la première année par Pocket Films, poursuivent leur démarche cinématographique avec leur caméra de poche.

Surprenante et diversifiée, la production pour les outils numériques de poche révèle que le petit écran est un espace d’expression à investir et qu’il fait partie de la chaîne médiatique, aux côtés de la télévision et d’internet.

Cette sélection « Écrans de poche » est résolument internationale avec des vidéos en provenance de Colombie, du Japon, d’Allemagne, du Zimbabwé ou encore des États- Unis. Loufoques, touchantes, éminemment graphiques, ces réalisations inédites sont l’oeuvre de plasticiens, graphistes ou vidéastes mais aussi du public. Les cinq finalistes du concours Jeunes Talents « Vidcast », lancé par SFR sur son portail, sont présentés aux côtés de ces créateurs.

CARTES BLANCHES
Pocket Films travaille toute l’année avec un grand nombre d’institutions, de festivals et de centres d’arts étrangers au sein desquels il programme, organise et anime des ateliers de formation. Cette année, Pocket Films accueille notamment le prestigieux MoMA, pour le programme documentaire CELLuloïd, mais aussi les festivals Prague Contemporary Art Festival Tina B, Stockholm International Film Festival ou encore Telemig artemov du Brésil.
Le festival offre aussi une carte blanche à la chaîne de télévision ARTE, qui coproduit avec le Forum des images et SFR, une série de dix courts métrages intitulée Mes 20 ans au téléphone.

POCKET FILMS FESTIVAL IN JAPAN
La 1ère édition de Pocket Films Festival in Japan s’est déroulée en décembre dernier à Yokohama. Elle est le fruit de liens étroits entre la manifestation française et l’Université nationale des Beaux-arts et de la Musique de Tôkyô. Pocket Films ouvre sa programmation à la production japonaise, avec le désir de mettre en regard deux cultures et deux continents. L’artiste Masaki Fujihata, directeur de Pocket Films Festival in Japan, vient présenter un florilège d’œuvres étonnantes.

JOURNÉE PÉDAGOGIQUE
Le festival Pocket Films et le Forum des images développent à l’année, dans le milieu scolaire, des ateliers de formation et d’éducation à l’image, autour du téléphone mobile. En expérimentant toutes les possibilités qu’offren cette caméra qu’ils ont dans la poche, les élèves abordent les principes de réalisation et de montage et toute une réflexion sur le statut de l’image dans notre société, sa valeur, son pouvoir. La première journée du festival est consacrée à ces projets menés dans plusieurs établissements, en France, et à l’étranger, notamment en Grande-Bretagne, au Brésil et en Inde. Pocket Films a aussi mis en place des formations pour adultes en collaborant notamment avec l’association Retour d’images, qui travaille sur le cinéma et le handicap.

EN DIRECT DU FESTIVAL
Leçons de réalisation et de montage, téléchargement de films sur leur téléphone, les visiteurs sont invités à participer de manière individuelle ou collective à des projets inédits. Le collectif L2D2 a imaginé le film interactif É1000. Installés dans la salle de cinéma, les spectateurs influent sur le cours du récit en appelant avec leur téléphone mobile, transformé en télécommande de poche, les numéros qui s’affichent à l’écran. Pour la première fois, le festival invite les visiteurs à des « balades vidéos ». Initié par Gwenola Wagon et Caroline Delieutraz, Mobile Tube propose un parcours vidéo que le visiteur effectue téléphone mobile en main, à proximité du Centre Pompidou. Avec La Domestique, Natacha Clitandre télécharge sur le téléphone des visiteurs des vidéos qu’elle a réalisées dans Paris : à l’heure du GPS, une démarche « low tech » à regarder dans des lieux précis ou à l’envie.

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Enki Bilal ( image Portrait )

Source : http://www.image-ouverte.com/french/gilles%20favier/immigration/

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Nikopol Secrets of the Immortals, la BD de Bilal

L’excellent dessinateur de BD, Enki Bilal nous propose un jeu tiré de son monde personnel, Nikopol: Secrets of the Immortals.

Enki Bilal, très connu pour 32 décembre, est adapté, via sa trilogie Nikopol et son film Immortel, ad vitam, pour un jeu d’aventure sur PC, Nikopol: Secrets of the Immortals.

De la BD au jeu
On nous promet un jeu visuellement frappant et richement détaillé. Le jeu immerge les joueurs dans un Paris futuriste et l’histoire vous proposera de partir avec un fils à la recherche de son père, dans un voyage ultime et dans une périlleuse intrigue politique. Les joueurs devront utiliser la ruse et la logique en résolvant des énigmes pour contrecarrer une sombre conspiration.

Pour faire un petit résumé, l’histoire s’ouvrent sur le Paris de 2023, maintenant gouverné par un dictateur assoiffé de pouvoir, un monde où le fascisme règne et où le pauvre est abandonné. Ces deux mondes sont séparés par un mur littéral et figuratif. Le héros Nikopol, fils d’un astronaute gelé depuis des décennies dans l’espace, se trouve dans une pyramide flottante habitée par les Dieux Égyptiens qui plane au-dessus de la ville. Les chefs cherchent à prendre le contrôle de Paris, intrigue où son père peut être un pion possible de cette bataille. Dans la recherche pour trouver son père, le voyage de Nikopol le trouve empêtré entre deux mondes d’anarchie et d’immortalité dans une intrigue politique.

On nous annonce une sortie en août et un site officiel du jeu ce printemps.

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Source : http://www.generation-nt.com/nikopol-secrets-of-the-immortals-actualite-90921.html

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Bilan de Bilal

De Belgrade à Paris

Bilan de Bilal

 

Dessinateur, décorateur, metteur en scène, Enki Bilal a bouleversé le genre de la bande dessinée. Tandis que la Bibliothèque historique de la Ville de Paris lui rend hommage, il dit ici son obsession du mal, et s’explique sur la noirceur de son oeuvre

 

Enki Bilal a 49 ans. Parisien d’adoption depuis l’âge de 10 ans, il a débuté en 1972 à «Pilote», après un bref passage à l’Ecole des Beaux-Arts. Nombre de ses récits se déroulent dans des dictatures inspirées de l’ancien bloc communiste, à commencer par «les Phalanges de l’Ordre noir» (1979) et «Partie de chasse» (1983), scénarisés par Pierre Christin. Bouleversant les canons de la bande dessinée, Bilal s’imposa seul ensuite avec sa trilogie Nikopol: «la Foire aux immortels» (1980), «la Femme piège» (1986) et «Froid Equateur» (1993). Trente ans plus tard, après une vingtaine de livres, des décors pour le cinéaste Alain Resnais ou le chorégraphe Angelin Preljocaj, et deux films, il débute fin 1998 une nouvelle trilogie: «le Sommeil du monstre», dont le second volume paraîtra cette année.

Le Nouvel Observateur.
– La Bibliothèque historique de la Ville de Paris vous consacre une exposition monumentale. Vous y présentez quelque cent cinquante travaux.
Enki Bilal. – Cela me plaît de donner à voir les originaux de dessins publiés. Quand je suis arrivé à Paris, à l’âge de 10 ans, je lisais «Pilote», et je me demandais comment c’était fait. Les originaux font rêver, parce qu’on a affaire à du papier, du carton, de l’acrylique, de la gouache, des pastels, du crayon. On peut les toucher, contrairement aux images d’aujourd’hui, produites par ordinateur. Là, pas de mise en scène, pas de scénographie; du sobre, du noir, et l’accès direct aux dessins: certains originaux ne sont même pas protégés par une vitre, juste par du fixatif.
N. O. – Après des expositions au Musée de Tokyo ou à la Grande Halle de la Villette, pourquoi avoir choisi la Bibliothèque historique de la Ville de Paris?
E. Bilal. – Ce lieu m’a attiré, et je peux l’expliquer en déclinant son nom: d’abord, c’est une «bibliothèque» qui expose des écrivains, des poètes, des photographes. Et mon travail est le fruit de mes rencontres avec d’autres auteurs, Christin, Cauvin, Dan Franck ou Preljocaj. Autant d’éclatements de mémoires et de regards. Ensuite, «historique» parce que l’histoire, ça m’intéresse. Enfin, «de la Ville de Paris», alors là, ça devient officiel, obsolète, pompeux. Mais, en même temps, Paris est aussi ma ville, ma deuxième ville.
N. O. – Vous considérez-vous comme un artiste multimédia?
E. Bilal. – Ces termes n’ont plus de sens, et je ne les aime pas. Si les chanteurs de variétés se disent artistes, moi, je préfère le terme d’«artisan». «Multimédia» se justifiait peut-être il y a une dizaine d’années. Mais il faut que les barrières tombent. Le conservatisme, en France, a considérablement freiné le domaine du graphisme. L’autre jour, à l’émission «le Gai Savoir», Tomi Ungerer était invité. Giesbert lui dit: «Vous êtes dessinateur, mais vous pensez aussi?» En 2001, qu’on puisse dire des choses pareilles, en public, à la télévision! Ungerer, l’élégance incarnée, n’a pas relevé.
N. O. – Vos films ont aussi leur place dans l’exposition.
E. Bilal. – Bien sûr. J’ai fait un montage commun des deux, en accéléré et sans le son, avec des sous-titres japonais. Cet indescriptible magma d’images porte pourtant sens et cohérence. Je revendique totalement mes films. Même si le cinéma est un dérivé de mon travail de dessinateur.
N. O. – Dans votre œuvre, les images de désert sont très présentes.
E. Bilal. – Dans l’espace, c’est la radicalité qui m’attire: le désert plat, brûlant, la banquise lisse, glaciale. Si j’avais un dernier voyage à accomplir, je me rendrais vers ces étendues de la pureté absolue. J’aime les lignes droites du caniculaire et du froid, de la vie et de la mort. Même l’eau ne m’attire pas autant: la mer bouge trop, elle recèle un monde du dessous. Ce qui m’intéresse, c’est le côté abrasé de la terre: un élément posé, en dehors de tout, en dehors de tout accident urbain.
N. O. – Pourquoi vos villes sont-elles ravagées?
E. Bilal. – Elles sont effectivement ravagées, et pas futuristes comme on n’a cessé de me le dire. Elles sont une accumulation de mémoire. Une ville neuve dans un désert m’intéresserait comme un simple objet architectural, mais j’aurais envie de la voir dans la durée de son vécu. Quand l’humain intervient avec ses désirs, ses besoins, ses ambitions, ses défauts et ses tares, les villes en portent la trace. Le terrible cirque humain les marque au fil des âges, en produisant des jeux d’une grande cruauté.
N. O. – Physiquement, vos personnages portent des bandages, des cicatrices, des scarifications.
E. Bilal. – Je me suis sciemment laissé piéger par ce choix, qui est esthétique, jamais décoratif. Rébarbatif pour certains, mais réellement lié à mes origines. Les gens que j’ai croisés dans mon enfance à Belgrade étaient tous marqués. Etonnamment, je n’ai pas hérité de cette sorte de visage dur, que j’aime, qu’on retrouve dans les films de Kusturica et d’autres cinéastes de l’Est. Des gueules, des maisons abîmées. Très vite, quand je suis arrivé en France, j’ai ressenti dans les visages lisses des Parisiens la même différence qu’il y avait dans l’architecture et le climat. J’ai ensuite retranscrit cela dans mon dessin.
N. O. – Pourquoi Nikopol, le héros de votre trilogie qui commence avec «la Foire aux immortels», a-t-il les traits de Bruno Ganz?
E. Bilal. – J’ai créé Nikopol à la fin des années 70. Ganz m’avait vraiment touché dans «l’Echiquier du mal», mais aussi dans «Nosferatu», et dans «l’Ami américain». Quand je me suis aperçu que Nikopol avait quelque chose de lui, j’ai choisi d’accentuer leur ressemblance. Puis je lui ai proposé par téléphone de préfacer le livre «Die Mauer» [«le Mur»], et Ganz a accepté.
N. O. – Outre les humains, il y a aussi toute une faune: chats, lézards, animaux miniaturisés.
E. Bilal. – C’est vrai. Dans «Froid Equateur», il y a des animaux partout, dans les trains, partout. Il y a des dieux à têtes d’animaux aussi. Un univers ne serait pas complet sans les animaux. J’ai besoin de les montrer, de les confronter aux hommes et aux décors. Ma vision du monde est profondément écologique, au sens premier du terme, ni politique, ni sectaire. Elle englobe ce qui me paraît essentiel, ce que j’aime, ce qui me fait mal. Si je parle des dictatures, c’est parce qu’il en existe encore.
N. O. – De là vos constantes références à l’ancien bloc communiste.
E. Bilal. – Oui. On a trop souvent dit, le pauvre, il vient de là-bas, il a dû souffrir. C’est faux: enfant, j’étais très heureux, sous Tito, à Belgrade. Ensuite seulement, j’ai acquis une conscience politique.
N. O. – Les personnages qui dans votre œuvre incarnent le pouvoir ne sont-ils pas, au fond, des icônes du mal?
E. Bilal. – Un élément fait qu’ils ne sont pas que des icônes: c’est l’humour. Tous mes dictateurs en ont, sauf dans «Partie de chasse», où ils sont inspirés de personnages historiques. En général, ils sont plus drôles et humains que ridicules et mauvais. Je me méfie du manichéisme et des caricatures. Prenez Wahrole, dans «le Sommeil du monstre». C’est un méchant à la James Bond. Le prochain épisode tournera, en revanche, autour du mal absolu érigé en art suprême. Graphiquement, on y verra des choses terrifiantes, carrément noires.
N. O. – Vous ne vous engagez que pour des causes qui vous semblent importantes, la guerre en Yougoslavie ou les sans-papiers.
E. Bilal. – Je suis médiatique dans la mesure du raisonnable. J’aurais pu devenir mondain à un moment, mais non. Et effectivement, si j’acceptais toutes les pétitions, je serais noyé. Je préfère donner un dessin à Reporters sans Frontières ou à Amnesty International pour le Kosovo ou Sarajevo. De toute façon, je me sens plus efficace en ancrant mon travail dans les angoisses contemporaines: c’est le cas du «Sarcophage», qui parle de Tchernobyl. Mes livres disent des choses simples, ce n’est pas la peine d’aller signer à droite, à gauche.
N. O. – Votre univers est-il baroque?
E. Bilal. – Oui, mais pas en référence à la période proprement dite. Mon baroque est une forme de liberté, celle de ne pas être enfermé dans la documentation ni dans le réalisme. Je fabrique, à partir du réel, des transmutations qui, elles, deviennent baroques, ou même expressionnistes. C’est en tout cas une forme d’excès.
N. O. – Et votre célèbre bleu, y mettez-vous toujours des cendres de cigare?
E. Bilal. – Non, c’était au début! Y inclure du gris marche aussi bien. D’ailleurs, mon bleu n’est plus bleu. En préparant le livre qui fera office de catalogue, j’ai choisi des dessins, isolé des détails et, stupeur, la dominante est rouge. Je ne me l’explique pas. Peut-être le bleu est-il là pour apaiser, tandis que le détail violent est rouge.
N. O. – Avez-vous une préférence pour certains de vos ouvrages?
E. Bilal. – J’ai un attachement particulier pour «Bleu sang». C’est dû en partie à sa genèse: il est né à un moment de détresse, quand je n’arrivais pas à monter mon deuxième film, une catastrophe de postproduction. J’ai cru que j’allais devenir fou. En quatre mois, j’ai peint, j’ai peint, j’ai peint, j’ai pris un plaisir énorme à écrire des aphorismes. Cette envie de mêler le graphisme au verbe, que je place au sommet de la culture. J’aime la langue française, elle me paraît d’autant plus magnifique que je l’ai connue tard.
«Enkibilalandeuxmilleun», jusqu’au 14 avril, Bibliothèque historique de la Ville de Paris, 22, rue Malher, 75004 Paris (01-44-59-29-40).

Laure Garcia

Le Nouvel Observateur - 1891 - 01/02/2001

Source : http://artsetspectacles.nouvelobs.com/p1891/a59034.html

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Nikopol Gets North American Release

North American fans of Enki Bilal’s groundbreaking graphic novel series Nikopol Trilogy should be happy to hear that the PC game adaption will be released in the region.

Got Game Entertainment has announced that it will be publishing the game, Nikopol: Secrets of the Immortals, originally developed by France-based White Birds Productions.

In the game, set in a futuristic Paris of the year 2023, you take control of Nikopol, in search of your father and having to deal with a fascist government as well as the sudden appearance of a floating pyramid over the city, controlled by a group of Egyptian Gods. The story was also turned into a film, Immortal, directed by Bilal.

As Rock, Paper, Shotgun points out, screenshots from the game seem to be missing a lot of the series’ distinctive visual flair, but here’s hoping that the story will help keep the spirit of the original alive.

Nikopol: Secrets of the Immortals is set for release in August.

Image courtesy Got Game Entertainment

Source: http://blog.wired.com/games/2008/05/nikopol-gets-no.html

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Interview bdselection.com

 

Depuis ses premières parutions avec la série Légendes d’Aujourd’hui en 1975, Enki Bilal s’est imposé comme un des très grands maîtres de la BD. Roman, anticipation, fiction historique, fantastique, il nous offre un univers très personnel dont la patte est reconnaissable entre toutes !
 

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C’est le 7 octobre 1951 qu’Enki (diminutif de Enes) Bilal voit le jour à Belgrade en ex-Yougoslavie, six ans après la fin de la guerre. 
D’un père Yougoslave (qui n’était autre que l’ancien tailleur du Maréchal Tito) et d’une mère Tchèque, le petit Bilal passera dix ans de sa vie dans ce pays meurtri. Il jouera même dans un film basé sur une course-poursuite entre deux bandes rivales d’enfants et où son personnage dessinait à la craie sur les trottoirs. 
En 1960, il annonce à son institutrice qu’il va rejoindre son père à Paris alors que le régime en place interdisait, alors, aux familles yougoslaves de s’exiler. L’administration se met d’ailleurs à suspecter son père qui n’était pas rentré de France depuis longtemps. Heureusement, l’institutrice est intéressée par l’appartement des Bilal ; et c’est son mari, occupant un poste important, qui permet d’accélérer le départ du reste de la famille. 

«Mes premiers rapports avec le dessin ont été encouragés par mes parents et puis c’est devenu une espèce de drogue de l’enfance : je dessinais encore et toujours… Quand je suis arrivé à Paris, j’ai dû apprendre le français et le dessin m’a permis de devenir, très vite, le premier de sa classe ! Je pouvais enfin m’exprimer via ce moyen d’expression qu’est la bande dessinée : je découvrais SpirouTintinPilote et je rêvais d’en faire mon métier…» 

Avant de réaliser son rêve de gosse, notre interviewé a-t-il profité d’une formation pour parfaire sa technique ?

«J’ai suivi, pendant exactement trois mois, les cours des Beaux-Arts à Paris ! Je les ai quittés pour travailler à Pilote, car dès 1971, j’avais proposé des caricatures d’hommes politiques de l’époque à la rédaction et, après, j’y publiais ma première bande dessinée : «L’appel des étoiles». 
Cet apprentissage aux Beaux-Arts ne m’a pas servi à grand-chose car j’avais déjà tout appris avant, de façon autodidacte, en regardant les œuvres de grands dessinateurs publiés dans mes magazines de prédilection. Et puis, le travail et la passion ont fait que je me suis mis à progresser sans trop m’en rendre compte. Ce qui ne m’avait surtout pas plu à ce moment-là (peut-être que cela a changé depuis), c’est cette espèce d’admiration qu’avaient les enseignants et les élèves pour des productions extrêmement médiocres et prétentieuses…» 

C’est à Pilote, après quelques «pages d’actualité» formatrices, qu’Enki Bilal rencontre Pierre Christin, le scénariste de «Valérian», avec lequel il va entretenir une longue et fructueuse collaboration : ce dernier lui confiant la reprise des «Légendes d’aujourd’hui», cycle commencé par Jacques Tardi…

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Après «La croisières des oubliés» (en 1975), «Le vaisseau de pierre» (en 1976), et «La ville qui n’existait pas» (en 1977), Enki Bilal et Pierre Christin pré-publient dans Pilote, en 1979, «Les phalanges de l’ordre noir» ; l’album rencontre un énorme succès, remportant le prix RTL et se plaçant au 11ème rang pour le magazine Lire qui recensait alors les 20 meilleurs livres de l’année. 
Tous ces ouvrages, mêlant adroitement fantastique et politique-fiction, ont été publiés, à l’origine, par Dargaud puis aux Humanoïdes associés, et sont désormais disponibles aux éditions Casterman. 

«Cela a été d’abord exceptionnel, pour moi, d’avoir été sollicité par Pierre Christin qui avait repéré les premières histoires que j’avais réalisées seul. En effet, il a été l’un des premiers à amener des notions de politique et de social dans la bande dessinée et ce fut donc aussi, outre une agréable collaboration, une véritable prise de conscience. Particulièrement lorsque j’ai travaillé avec lui sur un album comme «Partie de Chasse», en 1983, lequel a eu un rôle presque prémonitoire dans la perestroïka touchant le monde communiste européen : en commençant d’abord par la Pologne. On peut même dire que c’est un de ces albums qui a fait entrer la bande dessinée dans le monde adulte et qui a fait peut-être éclater les barrières entre BD et «vrais» livres dans les bibliothèques.». 

Outre ce remarquable scénario qui peut d’ailleurs se rattacher au cycle des «Légendes d’aujourd’hui» et qui installe durablement la célébrité de notre dessinateur, les deux complices ont également travaillé ensemble sur plusieurs ouvrages d’illustrations et de photos détournées pour les éditions Dargaud ou Autrement («Los Angeles - l’étoile oubliée de Laurie Bloom» et«Coeurs Sanglants et autres faits divers») : était-ce déjà une envie de sortir de la bande dessinée, de s’essayer à d’autres formes d’arts ? 

«Oui, parce que, pour moi, la bande dessinée ce n’est pas quelque chose de figé, et parce que j’aime bien progresser sans me répéter : à chaque nouvelle aventure éditoriale, il y a de nouveaux enjeux ! Par ailleurs, Pierre Christin, qui est à l’origine un professeur de journalisme, aime bien, lui aussi, les expériences : d’où ces objets-livres un peu atypiques». 

Parallèlement, à partir de 1976, Enki Bilal collabore à la revue Métal Hurlant en s’associant, pour l’occasion, avec le scénariste et rédacteur Jean-Pierre Dionnet («Exterminateur 17»), alors qu’en 1980, il entreprend «La foire aux immortels», premier long récit qu’il dessine et écrit seul, et premier volet de la «La trilogie Nikopol», lequel sera suivi de «La femme piège» (1986) et de «Froid équateur» (1992).

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Dans le cadre des expérimentations qui le sortent du 9ème art, Enki Bilal signe l’affiche du film «Mon oncle d’Amérique» d’Alain Resnais ; il collaborera à nouveau avec ce cinéaste en 1982, en dessinant l’affiche du film «La vie est un roman», ainsi qu’une partie des décors. 

«On m’a demandé de travailler sur la technique particulière, et assez ancienne, que l’on appelle les “Glass Painting” : c’est-à-dire de peindre, sur une grande plaque de verre, des décors dans lesquels on incruste les acteurs. Toujours soucieux de réaliser des livres atypiques, j’ai donc réalisé un recueil de ces travaux : «Images pour un film», publié chez Dargaud, en 1983. Quant à ma rencontre avec Alain Resnais, elle a été déterminante pour la suite de ma carrière cinématographique, même si, depuis mon enfance, le dessin et la caméra se sont toujours rencontrés ; ne serait-ce qu’avec mon expérience dans ce film tourné à Belgrade, auquel j’ai participé à l’âge de 9 ans. J’ai pris ça comme un signe du destin ! Et comme l’envie de réaliser un long-métrage était bien là, j’ai tenté de franchir le pas en passant de l’autre côté de la caméra.» 

En effet, Enki Bilal réalise son premier film en 1989 : «Bunker Palace Hotel», interprété par Jean-Louis Trintignant et Carole Bouquet. Il sera suivi, en février 1997, de «Tykho Moon», co-écrit avec l’écrivain Dan Frank, où on retrouve Jean-Louis Trintignant accompagné par Julie Delpy, Joseph Leysen, Michel Picolli et Richard Bohringer. Enfin, en 2004, sort «Immortel» son troisième film. Ce dernier, co-écrit avec Serge Lehman, est un savant mélange d’images de synthèse et d’acteurs réels : Linda Hardy, Thomas Kretschmann et Charlotte Rampling interprétant les personnages de la trilogie «Nikopol».
Parmi les autres travaux hors bande dessinée dus à ce créateur protéiforme, citons aussi le magnifique portfolio «Die Mauer» (1982), ses recherches graphiques pour le film «Le nom de la rose» de Jean-Jacques Annaud d’après le roman d’Umberto Ecco (1985), le gros recueil «L’état des stocks» (publié à l’origine chez Futuropolis, en 1986) qui se veut un bilan de son travail d’illustrateur, les livres «Hors jeu» (avec Patrick Cauvin, aux éditions autrement, en 1987), «Bleu sang» (catalogue de l’exposition de ses premières toiles chez Christian Desbois, en 1994), «Un siècle d’amour» (avec Dan Franck, aux éditions Fayard, en 1999) et «Le sarcophage» (avec Pierre Christin, aux éditions Dargaud, en 2000), les dessins des décors et des costumes de «Opa Mia» (un spectacle de Denis Levaillant au Festival d’Avignon, en 1990, mis en scène par André Engel) ou de «Roméo et Juliette» (un ballet de Prokoviev, sur une chorégraphie d’Angelin Preljocaj, pour le Lyon Opéra Ballet)…

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De juin à novembre 1990, l’éditeur Les Humanoïdes Associés rééditent l’ensemble des oeuvres d’Enki Bilal publiées auparavant aux éditions Dargaud, avant que tout ce fonds passe chez Casterman en 2006 : «Crux universalis» (recueil de ses courts récits parus dans Métal Hurlant), «Exterminateur 17» sur un scénario de Jean-Pierre Dionnet (qui avait été également prépublié, en 1978, dans les pages de cette revue appartenant alors aux Humanos), «Mémoires d’outre-espace» (courtes histoires publiées dans Pilote), les 5 albums du cycle des «Légendes d’aujourd’hui» écrit par Pierre Christin, et même les deux premiers volets de «La trilogie Nikopol» (le deuxième, «La femme piège» ayant été publié en 1986). 
Mais d’où venait ce besoin de réaliser ses propres récits : l’envie de tout faire seul, de tout contrôler ?

«Avant de rencontrer Christin, j’avais commencé tout seul, écrivant quelques courtes histoires que je mettais alors en images. Il savait donc depuis le début que j’avais envie de faire vivre mes propres scénarios. Aussi, quand je me suis senti assez libre dans ma tête, j’ai commencé à travailler sur «La foire aux immortels». D’autre part, il faut savoir également qu’un album comme «Partie de chasse», un livre emblématique qui annonçait d’ailleurs la fin d’un monde, représentait une sorte d’aboutissement dans notre collaboration. Nous sommes allés ensemble assez loin et, peut-être, au bout d’une certaine harmonie : c’est sans doute pour cela que nous faisions aussi des bouquins assez atypiques car nous pensions, quelque part, que nous avions atteint, communément, le maximum de ce que nous pouvions réaliser en bandes dessinées.» 

Il faudra attendre septembre 1993 pour lire le dernier opus de la trilogie («Froid équateur»), élu meilleur livre de l’année tous genres confondus par le magazine Lire : une première dans l’histoire de la bande dessinée. 

«Le fait que j’ai été reconnu comme un véritable «auteur» par la revue Lire a dû agacer et déstabiliser beaucoup de gens. A cette époque-là, il fallait vraiment oser (et se battre) pour consacrer ainsi un faiseur de petits mickeys : je crois d’ailleurs savoir que cela a coûté sa place au rédacteur en chef. C’était d’autant plus énervant pour certaines personnes que je faisais, en même temps, mes premiers pas de réalisateur cinématographique avec un film atypique sur le hasard des choses. Cela m’a permis de retourner à Belgrade, ma ville natale, poser ma caméra dans les rues où je jouais gamin, et de demander à Christin de m’aider pour le scénario : nous avons pu ainsi continuer notre collaboration, sans nous enfermer dans la bande dessinée.»

Sans le vouloir, Enki Bilal devenait alors incontournable et incontrôlable à la fois, ne rentrant dans aucune case culturelle bien définie : la marque commune des grands artistes, à qui personne n’arrive à coller une étiquette !

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«Bunker Palace», le premier film d’Enki Bilal a été très bien accueilli par la critique et a connu un honorable succès d’estime de la part du public (221 000 entrées), du moins pour un film de politique-fiction qui était alors assez atypique dans le paysage du cinéma français de l’époque ; en tout cas, il a fait beaucoup mieux que le deuxième («Tykho Moon») qui, lui, n’a enregistré que 75 000 entrées, mais bien moins que le suivant («Immortel») qui a dépassé le million de spectateurs en salles.

«Je suis la preuve vivante que la bande dessinée peut être l’un des moyens d’accès au cinéma : même si, sur le plan technique, ce n’est pas tout à fait pareil, il y a les mêmes enjeux narratifs. Et puis, on apprend beaucoup sur le tas car on ne travaille pas seul !
Je ne suis pas un réalisateur qui tient la caméra et je suis entouré de nombreux techniciens ou acteurs très compétents et très généreux qui ont su me faire partager leurs connaissances. Sur «
Immortel», qui a quand même nécessité plus de 3 ans de travail, ce fut plus compliqué car, comme ce film mêle les images de synthèses et les prises de vues classiques, il a fallu engager une société spécialisée dans les effets spéciaux, laquelle employait plus de 200 infographistes. On me demandait d’être au départ de toutes initiatives artistiques ; tout passait donc par moi : la mise en scène, les dialogues, les costumes… Je donnais toutes les instructions que je pouvais à cette société et, ensuite, c’était à eux de transformer tout cela en images : et c’était très complexe. 
C’était une expérience passionnante, mais aussi très frustrante par moments : j’aurais bien voulu, par exemple, que les machines soient plus intelligentes et que les logiciels électroniques soient moins inertes et plus souples. Bizarrement, les défauts de cette production (après coup, je vois toujours plein de défauts à mes travaux finalisés, mais cela doit être normal) viennent, finalement, conforter le sens du film, lequel dit à peu près ceci : attention, à force de nous manipuler nous-mêmes, à force de faire trop d’expérimentations, on finit par toucher à des choses dangereuses, et on risque la catastrophe : certains personnages de ce film, qui est, en fait, une relecture particulière de «
La trilogie Nikopol», sont d’ailleurs le reflet de ces catastrophes

Si l’année 1996 voit la parution de «Mémoires d’autres temps», qui n’est autre que la réédition augmentée du «Bol maudit» et de «Crux universalis», il faut attendre 1998 pour savourer la publication du «Sommeil du monstre», premier volume d’une trilogie qui, finalement, comptera 4 albums aux éditions Humanoïdes associés puis Casterman : «Trente-deux décembre» ne sera disponible en librairies qu’à partir de 2003, «Rendez-vous à Paris» en 2006, et «Quatre ?» en 2007. 
On retrouve, dans ce nouveau chef-d’œuvre, tout cet univers baroque et foisonnant qui exprime la décrépitude et la dégénérescence du monde dans lequel nous vivons, et qui est propre à Enki Bilal …

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C’est donc en 1998 qu’Enki Bilal sort « Le sommeil du monstre », premier volume d’un cycle de 4 albums qui trouvera sa conclusion en 2007. Si cette réflexion sur la mémoire, étonnante et brillante, dénonce avec vigueur, et de façon évidente, la montée de l’obscurantisme et des signes ostentatoires de religion, elle n’en est pas moins assez complexe à appréhender, car elle utilise un panel ahurissant de procédés narratifs qui brouillent toutes les frontières de l’art.

« A la fin de mon deuxième film, « Tykho Moon », je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir raconter, désormais, en bande dessinée. Il y avait, bien sûr, un sujet qui, inconsciemment, me rongeait intérieurement, c’était celui de la guerre en ex-Yougoslavie. Je savais qu’un jour ou l’autre, il faudrait que j’affronte le problème d’une manière ou d’une autre, tout en sachant que je me refuserais à le faire d’une façon réaliste : je considérais que c’était plutôt le travail des journalistes ou des analystes politiques. 
C’est alors que m’est venu à l’esprit le sujet central du « 
Sommeil du monstre » : l’éternel recommencement des horreurs dû à la mémoire défaillante des hommes, la seule explication pour qu’une nation se déchire une fois de plus, 40 ans après. Cependant, je n’avais pas envie de dessiner toutes ces abominations, car je trouvais ça vulgaire, racoleur et malsain. C’est alors que se sont imposées différentes idées comme ces passages avec un long texte seul et des images dessinées à part (tout ce que je ne voulais pas dessiner était donc raconté sous forme d’une suite de mots), ces différents flash-back, ce mélange et amalgame des langues… : un magma d’envies qui devait me permettre de réaliser un ouvrage avec des techniques narratives moins convenues. D’autant plus que tout ce qui concernait la guerre, de cette Yougoslavie-là, était évoqué par un nouveau-né de 18 jours qui faisait une espèce de retour en arrière jusqu’au premier jour de sa naissance, à Sarajevo, en 1993. »

Seulement voilà, entre le 1er et le 2ème opus de cette tétralogie, il y a eu les événements du 11 septembre 2001, lesquels ont eu une conséquence inattendue sur l’élaboration decet étrange récit de science-fiction. 

« J’ai bien sûr été très choqué par ces attentats ; surtout que dans le deuxième volume qui finira par s’intituler « Trente-deux décembre », je devais annoncer, sans citer explicitement les deux tours jumelles du World Trade Center, la destruction des symboles occidentaux par les fondamentalistes religieux, notamment par les talibans. Ce n’était pas de la prémonition, car quand on s’intéresse aux sciences politiques, on finit toujours par tomber, malheureusement, dans une logique organisation du futur qui permet un va-et-vient permanent entre la réalité et la fiction… »

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A l’époque des attentats du 11 septembre, Enki Bilal s’était demandé comment on pouvait continuer à faire de l’art après une tragédie comme celle-là et son travail sur « Le sommeil du monstre », en a été largement bouleversé.

« Je me suis rendu à Sarajevo plusieurs fois ces dernières années. C’est toujours une ville blessée, mais la vie artistique, théâtrale notamment, y est intense : d’une incroyable richesse. Les situations extrêmes provoquent inévitablement, chez les artistes et chez les créateurs, une libération génératrice de qualité. Et de violence ! En fait, aujourd’hui, la responsabilité des artistes, c’est de s’engager dans leur art. Cela veut dire accepter le mélange des genres, tenter des expérimentations, prendre des risques, et le montrer.
L’art a, par exemple, un rôle important à jouer face à cet islamisme radical qui nie toute possibilité d’expression. En soi, l’art est une arme, un acte de résistance. Mais imaginer que l’art se mette au service du mal, que le mal devienne la motivation de l’artiste, est une idée aussi terrifiante qu’excitante. D’une certaine manière, c’est ce qu’a réussi Ben Laden : l’acte artistique maléfique suprême. Donc, vu les événements, j’ai finalement écarté le côté géopolitique très sombre du premier tome
 du « Sommeil du monstre » pour essayer d’aller vers quelque chose de plus léger et de plus pervers à la fois avec l’intervention d’un artiste dont le projet artistique est de faire du mal absolu un spectacle à l’échelle du monde. »

Dans l’ultime volet, les trois orphelins nés à Sarajevo, à quelques jours d’intervalle et en pleine guerre civile, finissent par être réunis… Si, par rapport à la violence contenue dans les deux premiers épisodes, Enki Bilal allège son propos, introduisant même, par moments, une certaine dose d’humour bien venu, on retrouve ce climat, baroque et familier d’après-apocalypse balkanique, que le graphisme du maître arrive toujours à dégager : c’est la marque intemporelle d’un véritable créateur, mais avec laquelle ce virtuose touche-à-tout aimerait, parfois, rompre ; ceci afin d’entamer une nouvelle période, ou peut-être, même, une nouvelle vie… 

« Finalement, la responsabilité des artistes, et c’est à ça que je voulais arriver, c’est de poser des questions. Un artiste sait, aujourd’hui moins que jamais, contre quoi il se bat et pourquoi il le fait : mais ne pas avancer, c’est mourir… »

Propos recueillis par Gilles Ratier 

5 mars 2008
Source : http://www.bdselection.com/php/index.php?rub=page_dos&id_dossier=259
 

 

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Portrait d’un visionnaire


 

Géant de la bande dessinée et visionnaire dont l’œuvre entière témoigne des grands bouleversements du XXe siècle, Enki Bilal a su réinventer les codes de la bande dessinée et donner à cette forme d’expression un véritable statut d’œuvre d’art. Au-delà du fait que Bilal ait pulvérisé les cadres de la planche et ouvert la narration à de nouveaux horizons, l’artiste a aussi transformé ses dessins en toiles grand format peintes à l’acrylique qui, reconnues à titres d’œuvres importantes, sont exposées en galerie et cotées sur les marchés. Ainsi, Enki Bilal, bédéiste de génie et réalisateur de trois longs métrages, est en fait un artiste pluridisciplinaire qui se tient en équilibre sur la frontière où se rencontrent littérature et arts visuels, au somment même de ce neuvième art qu’il a contribué à renouveler.

 

Né à Belgrade en 1951, dans la Yougoslavie de l’après-guerre sur laquelle règne Tito, Enes Bilalovic y vit une enfance heureuse. Dès son jeune âge, il est fasciné par le cinéma et fait preuve d’un grand talent pour le dessin. Alors qu’il n’a que de 10 ans, Enki et sa famille immigrent en France. Accompagné de sa sœur et de sa mère, ils partent en train pour aller rejoindre le père déjà installé depuis quelques années dans la banlieue parisienne. Dès son arrivée, le jeune garçon n’a qu’un désir : apprendre la langue et s’intégrer au plus vite.

 

La jeunesse française d’Enki est marquée par son amour du cinéma, son intérêt pour le dessin et la découverte de la littérature - surtout Baudelaire et les auteurs fantastiques. L’effervescence grandissante autour de la bande dessinée française de l’époque pique sa curiosité. Se tournant alors vers la revue Pilote, où les grands noms se bousculent, il aurait demandé conseil à Goscinny, qui l’encouragea dans cette voie. Quelques années plus tard, à peine âgé de 20 ans, Enki Bilal remporte un concours organisé par cette même revue. C’est ainsi qu’il commence à construire son univers pictural en collaborant à Pilote

 

Mais c’est à la suite de sa rencontre avec le scénariste Pierre Christin que son style se précise et que sa carrière prend véritablement son envol. En effet, les deux hommes mettent en commun leurs talents et publient une série d’albums regroupés sous le titre des Légendes d’aujourd’hui, qui réinventent le genre en l’ouvrant aux réalités sociales et politiques contemporaines. Leurs efforts culminent avec la parution de deux titres qui font date : Les phalanges de l’Ordre noir (1979) et dePartie de chasse (1983), œuvres des plus abouties dont le dernier titre anticipe brillamment la chute du communisme.

 

Parallèlement à cette fructueuse collaboration, le dessinateur de génie commence à élaborer ses propres scénarios et initie sa Trilogie Nikopolen publiant La foire aux immortels (1980). Considérée comme une œuvre d’anticipation plutôt que de science-fiction, l’univers de Bilal se déploie dans un « futur présent ». La femme piège paraît en 1986 et vient en quelque sorte faire éclater les codes de la bande dessinée et accélérer le renouvellement du genre, puis c’est au tour de Froid Équateur (1992), qui remporte un succès phénoménal et se classe au palmarès littéraire.

 

Simultanément, Bilal travaille en cinéma, participant à la création de décors pour les films d’Alain Resnais au moyen d’une technique de peinture sur verre. Il sera à son tour tenté par l’aventure et réaliseraBunker Palace Hôtel (1989), Tykho Moon (1997) et Immortel (Ad Vitam)(2004). Si la critique n’est pas tendre à l’égard de ses films, Bilal garde entière sa passion pour le médium et assume totalement sa production.

 

C’est à la suite de l’exposition Bleu sang présentée à la galerie Christian Desbois que la carrière de bédéiste prend une nouvelle tangente. En effet, en 1994, l’exposition donne à voir 10 tableaux grand format peints à l’acrylique, accompagnées de textes et d’aphorismes, qui seront ensuite regroupées en un volume. L’artiste revisite les personnages de la Trilogie Nikopol, mais les transpose dans un univers qui prend acte de l’éclatement de la Yougoslavie, ventre meurtri des Balkans d’où le créateur est originaire. Les convulsions qui secouent cette région imprègneront durablement sa production subséquente.

 

Avec Le sommeil du monstre, Enki Bilal initie sa Tétralogie, une nouvelle série d’albums imprégnés par les conflits politiques et religieux qui sévissent, sorte d’œuvre visionnaire qui anticipe la montée des intégrismes et les événements du 11 septembre. En effet, si les œuvres de Bilal flirtent avec l’anticipation, elles font essentiellement le portrait de nos sociétés contemporaines, posant sur elles un regard d’une acuité et d’une lucidité peu communes. Ainsi, Bilal, en créateur pluridisciplinaire dont l’œuvre est marquée par l’hybridité, est rien de moins qu’un monstre sacré de la bande dessinée, un artiste dont la sensibilité est résolument tournée vers le XXIe siècle.

Source : http://contacttv.net/i_presentation.php?id_rubrique=464 

 

 

 

 

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Enki Bilal « J’aime les artistes de la chair »

enki bilal portrait 

Entretien avec Enki Bilal

C’est en 1951, à Belgrade, que naît Enki (diminutif de Enes) Bilal, d’une mère tchèque et d’un père bosniaque, un temps tailleur du maréchal Tito. En 1961, il débarque dans la France de l’OAS, où, âgé d’à peine dix ans, il vient rejoindre son père avec le reste de sa famille. Peu après la parution d’Un siècle d’amour , le maître de la bande dessinée, qui prépare son troisième film, a bien voulu feuilleter, sous nos yeux, les pages de son univers multiple.

 

Enki Bilal s’habille de noir : “ça permet de valoriser les autres couleurs. Avec le noir, on ne prend pas de risque, c’est sobre, élégant.” Son atelier de la rue Montmartre est blanc. Quelques limules géantes, en plâtre, occupent un angle du plafond. “Un souvenir de La vie est un roman d’Alain Resnais. J’en ai réalisé une partie du décor peint.” Les limules sont des arthropodes marins au sang bleu, aberration que l’auteur de la Femme piège, qui pleure des larmes également bleues, a dû apprécier. Il est dix heures du matin, une lumière rasante prend d’assaut les murs, percés de sept fenêtres. Le téléphone sonne. “Ca commence tôt.” Il a le visage pâle, de grands yeux bruns qui observent, dessinent déjà presque. Autour de lui, son univers se jette sur vous ; femmes blafardes et nues, sparadrap rouge au genou…

 

Un jeu de cartes

Sur la table à dessin, s’éparpillent une douzaine de planches de son prochain album, le Trente-Deux Décembre, qui poursuit la trilogie ouverte avec le Sommeil du monstre (Les Humanoïdes associés). “Il me faut bien, dit-il, trois histoires pour faire le tour de mes personnages… Je travaille par cases ou cartes, en quelque sorte, et puis je les assemble. C’est ensuite affaire d’écriture et de montage.”Chaque “carte” est déjà en soi une oeuvre, un tableau où l’on retrouve son héros, Nike, au nez une fois encore explosé. “A la longue, ce nez malmené devient un gag. La répétition, c’est le moteur même de l’humour.”

 

Le rouge et le sang

Des tubes d’acrylique voisinent avec du pastel. Du rouge. Du noir. “Je mélange. C’est une technique mixte. J’utilise moins la gouache, l’huile.” Il y a des tons froids, dominants, mais aussi du rouge, lequel doit servir pour le sang et possède aussi une signification théâtrale. “Le rouge est une couleur chargée de symboles. Le sang en est une, mais il y en a d’autres. La couleur sert aussi à raconter une histoire. Elle est un élément de narration, au même titre que le dessin et le texte. Si je prends la Femme piège, elle a les cheveux naturellement bleus. Je ne devrais même pas dire que cela fait partie de la narration, mais du personnage. Il est dans sa nature d’avoir les cheveux bleus. La couleur sert ici à imposer une réalité tout à fait improbable.”

 

Le poignet et le bras

Nous sommes attablés devant ses “cartes”, dont le jeu change sans cesse. Là, le geste se fait plus large, se charge d’énergie. “La bande dessinée, surtout la mienne qui est maintenant moins dessinée que peinte, requiert de la force dans chaque dessin. Avant, je dessinais plus avec les doigts. A présent, le poignet et le bras bougent beaucoup.” C’est à proprement parler le geste du peintre dans l’atelier.

 

Technique et mémoire

L’imagination pure et l’imprégnation visuelle orchestrent de concert la fabrique de l’oeuvre de Bilal, décor compris. L’artiste ne va pas sur le terrain, son carnet de croquis à la main, tel un Zola visitant d’un pas alerte les puits de mines. “Je compte beaucoup sur la mémoire, sur l’impression au sens propre du terme. Le cerveau est impressionné par ce qu’il voit, il en garde une trace. Je dessine peu, une fois sorti de l’atelier.” En revanche, il prend beaucoup de photographies, mais avant tout, s’imprègne des choses. Les documents l’encombrent. La représentation précise ne l’intéresse guère. “Lorsque j’ai conçu Partie de chasse, j’avais vingt-huit, trente ans. J’ai passé mon permis de conduire, et je suis parti en ex-Union soviétique, à travers les pays de l’Est, la Hongrie, la Roumanie. Je suis revenu par la Pologne. J’ai effectué ce grand tour sans exécuter un seul croquis, mais j’ai photographié, observé. Ensuite le filtre de la technique et de la mémoire aident le dessin à devenir ce qu’il est. Je crois fermement qu’un dessin est forcément plus fort précisément s’il prend un peu ses distances.”

 

Femmes au lourd bagage

Sur la table à dessin, il y a des figurations d’hommes et de femmes. Ces dernières semblent obéir aux critères d’une beauté classique, voire académique. Des figures de fresques de la Renaissance italienne plongées dans le monde “destroy” d’aujourd’hui. De ce trait infiniment classique, Bilal se défend à peine. “Il est vrai qu’à force semble se dégager un portrait-robot de la femme. Certains la diraient idéale. Moi pas. Ce ne sont pas pour autant des reproductions du réel. Il y a la mémoire, le vécu, et puis il y a quelque chose qui appartient peut-être à une espèce d’inconscient collectif où je puise moi-même des éléments.” Bilal avoue volontiers dessiner des personnages qui lui plaisent. “J’ai besoin d’être séduit par mes créatures” Ainsi, ne prémédite-t-il pas son geste de peintre. “Il faut laisser le mystère et l’incontrôlé se développer dans le travail de la peinture. Cette part-là, on se doit de la laisser tranquille, de ne pas chercher à tout expliquer.”Jamais on n’aura vu autant de femmes que dans Un siècle d’amour. Ce livre leur est dédi
é. “Elles y sont toutes, ou presque, dit-il. J’imagine que le peintre qui est censé les représenter, les a toutes connues. La première, c’est sa mère. En 1914. La dernière, en 1999, n’est autre qu’une Bosniaque du Kosovo, victime de l’embrasement des Balkans. Il les a aimées et en a été aimé en retour.”Elles viennent poser dans l’atelier qui tient à la fois de la boîte et du catafalque. Elles ont toutes une aura singulière, un lourd bagage de souffrance et d’émotion.

 

Le corps blessé

Il n’est pas rare que ces figures féminines révèlent des cicatrices, des blessures. “La sensualité passe par l’éloge de l’imperfection. La perfection du grain de peau, c’est ennuyeux. C’est bon pour le papier glacé des magasines à retouche… Je trouve émouvant et sensuel un corps blessé ou imparfait, même si dans la plastique et les proportions, je suis plutôt exigeant.”

 

Liberté absolue

Enki Bilal ne prend jamais les choses de front. “Les blessures de mes corps ne sont jamais vraiment réelles. Je trouverais insupportable de dessiner un champ de bataille. Le dessin est plus fort précisément s’il prend ses distances avec le réel.”Ses personnages ont d’étranges attributs, droit sortis de l’imaginaire du peintre. La Femme piège pleure donc ses larmes bleues et des miniatures se glissent dans sa dernière trilogie. “Outre ce côté expérimental et de manipulations génétiques, il y a cette liberté que je cultive. Il faut laisser les choses aller tranquillement.”Il est vrai qu’il a la chance inouïe, favorisée par la pratique de la BD, de ne subir aucune contrainte de la part de son éditeur. “Perdre cette liberté, ce doit être terrifiant.” Parmi ses auteurs de chevet, la part imaginaire a bonne place. Il a tôt aimé Jules Vernes, Wells et Orwell. Il apprécie la science-fiction anglo-saxonne : K. Dick, notamment.

 

Pas de ligne claire

Sa peinture, jamais statique, est parfois envahie par une brume épaisse, en bordure de bulle, buée propice à une focalisation étroite sur un personnage, au détriment du reste. “Je me méfie beaucoup des images chargées qui délivrent trop d’informations et brouillent l’idée centrale.” Ces aplats, aux antipodes de la ligne claire, jouent comme une mémoire enfouisseuse, qui refoule dans les angles des points aveugles, des zones d’ombre, des pans entiers du temps perdu. “La ligne claire, précise-t-il, ne produit aucune émotion, seulement de la nostalgie. Je suis plutôt pour que la peinture fasse problème, dérange.”

 

La chair gris clair

Quand on lui demande quels sont ses grands peintres, il cite Bacon, Otto Dix, Egon Schiele, Vélasquez, Goya, Lucian Freund. “J’aime les peintres chez qui l’homme et le corps sont un thème récurrent. J’aime les artistes de la chair.” Il apprécie l’expressionnisme violemment figuratif de Velickovic, peintre d’ex-Yougoslavie, qui s’attache à des corps déchirés.Dans Un siècle d’amour, livre à deux mains, où le dessin de Bilal et l’écriture de Dan Franck se rencontrent sans souci d’illustration ni de commentaire, tous les corps sont jeunes et nus. La chair apparaît gris clair, en un subtil équilibre entre noir et blanc. Cette nuance est suffisamment éclairée pour dire une espérance cachée. “Peut-être que le but suprême consisterait à inventer une histoire où tout le monde serait nu. Les vêtements sont encombrants. Ce sont des signifiants trop réels, trop réalistes. Je débarrasse mes personnages de ces morceaux d’étoffe quand ils sont confrontés, par leur corps même, à la masse des événements. Il y a la nudité emblématique et la nudité réaliste. J’utilise les deux. La nudité, c’est aussi la vulnérabilité. Il y a bien sûr une connotation érotique mais il s’agit aussi du corps en danger face à un pouvoir oppressant. Dans le Sommeil du monstre, l’obscurantisme que je mets en scène, fait référence à la dégradation. La Shoah est citée. N’a-t-elle pas été répétée, dans les Balkans, à une échelle certes différente, sous d’autres formes ? Quand on veut dégrader un être humain, l’abaisser absolument, on le force à se dénuder.”

 

Un univers qui flotte

La peinture de Bilal flotte de plus en plus. Quand les personnages nous dévisagent (Un siècle d’amour), assis immobiles, un fond d’intranquillité agite l’espace alentour : murs vrillés de gris, objets volants non identifiés (des balles ?) zébrant le plan central, tornade blanche aux pieds d’une jeune japonaise nue, gouffre noir vibrant, comme la bouche du géant Chronos, barbelés à demi effacés déjouant les lois de la perspective.”C’est voulu. Plus encore dans le Sommeil du monstre. Le regard du petit Nike, couché sur le dos, fixe le ciel à travers un trou d’obus dans le plafond de l’hôpital. A cette verticalité répond celle d’une station spatiale «Hubble» au-dessus de la Terre. C’est une façon de pointer du doigt, de mettre à l’index cette mémoire, cette violence mal gérée, humaine et majoritairement masculine. La position du lecteur est induite par les cases : il survole et juge en grand.”

 

L’enfance déplacée

Créateur de bandes dessinées, Bilal semble être de ceux qu’obsèdent l’histoire cruelle que nous vivons, singulièrement celle de l’Europe de l’Est, et plus étroitement encore celle de la Yougoslavie, où il est né. “J’ai été d’emblée marqué par l’omniprésence du politique. A mon sens, tout est politique, même si le monde change singulièrement. Jusqu’au début des années 90 en tout cas, on raisonnait politique et idéologie. Une histoire d’amour dans un deux-pièces-cuisine à Paris, c’était du politique.”Je ne sais pas si l’on peut dire pour autant que j’en sois obsédé. La différence entre un dessinateur né en France et moi, c’est que j’ai débarqué ici en 1961, avec un bagage de souvenirs et d’expériences très exotiques. Le régime communiste de Tito, au sein même du monde communiste fonctionnait comme une chose un peu à part. Le fait de vivre dans un pays non aligné, puis d’être brutalement déplacé, cela a donné à l’enfant que j’étais une matière infiniment différente de celle d’un enfant né dan
s une démocratie tranquille à la française.”

 

L’Homme toujours au centre

Dans Partie de chasse, Bilal traitait longuement du communisme stalinien dans sa phase convulsive, après l’épopée puis la tragédie que ce fut. Aujourd’hui, le fond d’idées étayant ses histoires se modifie insensiblement. “L’épopée communiste, les espoirs, les déceptions et la violence font tous partie du XXe siècle. C’est l’une sinon la grande aventure et l’une des grandes tragédies des cent dernières années à travers les idéologies. Ces dernières, qui ont été les grands axes de ce siècle, n’existent plus ; en tout cas, sous cette forme, l’idéal politique n’est plus. Nous sommes entrés dans la globalisation ou la mondialisation, dans le tout économique qui est une conséquence de la victoire actuelle du capitalisme sur le communisme. La mutation est en cours. On est en train de découvrir de nouveaux horizons, de nouvelles perspectives qui sont un terrain d’investigation incroyable. L’aspect purement économique, ce n’est graphiquement pas très excitant. Je pense que c’est l’homme qui de nouveau sera et doit d’ailleurs être le sujet principal de l’Histoire et de mes histoires. Il était bien sûr déjà au centre de l’Histoire du temps des idéologies, mais tout semblait beaucoup plus simple, plus carré, puisqu’on était dans un monde binaire. On savait où trouver l’ennemi.”On est actuellement dans quelque chose de beaucoup plus sauvage, de plus insaisissable. Il s’agit d’une période de transition où les gens justement qui font le monde de demain – ils ont entre quarante et cinquante ans – ont été formés culturellement dans le monde ancien, bipolaire, celui des idéologies. Ils sont confrontés à de nouvelles générations qui, elles, n’ont pas cette culture et ne l’auront pas, et qui brutalement passent dans la culture du capital, du profit sous la forme immédiate. Ils ont une maîtrise des nouvelles technologies quasi instantanée par rapport à leurs aînés. Tout cela crée des déséquilibres et de nouveaux équilibres.”Le sujet de mes livres restera plus que jamais l’être humain. Comment va-t-il, par exemple, se révolter ? On peut tout de même parler de besoin de révolte face à la mondialisation. Elle est dangereuse. Il y a une vraie nécessité de nouvelles perspectives qui donneront lieu, sinon à une idéologie nouvelle, du moins à de nouvelles consciences. Ce qui s’est passé à Davos et à Seattle me paraît sain et normal. Simplement le temps de bien comprendre la mécanique est en cours.”Et puis il y a le rêve, l’utopie. On en manque cruellement. Tout s’est effondré. Cette fin de siècle est sinistrée. L’éclatement des Balkans, l’Union soviétique, il y a eu là de quoi créer une énorme catastrophe et à nouveau, d’énormes dangers. Cette phase actuelle est presque comme un «no man’s land» historique où l’on tente d’avancer sur un terrain miné.Une des premières leçons du siècle qui commence – on le sent déjà depuis une dizaine d’années –, c’est que la politique a perdu de son sens et de son emprise sur le cours des événements.

 

Le sommeil du monstre

Il s’agit donc du premier volet d’une trilogie qui évoque la mémoire et l’éclatement de la Yougoslavie… Ce livre s’est imposé à moi par les événements. On se situe plus dans une prospective, puisque les personnages évoluent en 2020. Il s’agit de trois orphelins qui ont partagé le même bout de lit dans un hôpital de Sarajevo, au moment de leur naissance en 1993, pendant les bombardements. J’ai là un cadre assez rigide puisqu’il s’agit de leur vie dans le futur et de leur mémoire, depuis leur présent qui est notre futur. J’aime jouer là-dessus.

“Cette prospective est libre. Dans ce premier volet, à part le témoignage de Nike (anagramme de Enki, NDLR) qui est de pure mémoire, en dehors donc de cette assise très précise, le reste est libre. Il est question de chercher à voir, librement, comment sera le monde. C’est excitant. Je me pose un tas de questions sur ce mode de devenir. J’en exclus pour l’instant l’aspect idéologique. La période qui commence dans les années 1990 a encore 20 ou 30 ans de relais pris par l’économique. Dans ce jeu sur la prospective, en dehors de l’aspect social, je crois beaucoup à une prise de conscience écologique. Nous sommes déjà obligés de penser à l’avenir d’une planète que nous avons salement abîmée. On a presque le sentiment que la Terre se révolte et distille elle-même ses anticorps, comme en décembre dernier avec la tempête.

“Ce livre est difficile, l’un des rares où l’humour ait presque disparu. J’étais moi-même révolté et douloureux. Je n’y ai fait aucune concession. J’y parle également de la force obscurantiste. Dans ma peur de l’avenir, il y a cette forte crainte du fondamentalisme. J’imagine un mouvement obscurantiste, une sorte d’Internationale directement inspirée des Talibans. Ce postulat me fait mettre en perspective la fin de la connaissance, de la culture et de l’art qui seraient éradiqués sans hésitation par ces forces lugubres.”

Troisième film

Je ne veux pas, dans mes films, reproduire une réplique du langage cinématographique traditionnel. Bien sûr les sanctions sont rapides, surtout aujourd’hui. Un film qui ne s’installe pas en une semaine est un film mort. Le cinéma c’est une déclinaison de ma démarche ; ça n’a rien ou pas grand chose à voir avec mes dessins. Je suis en train d’écrire un film qui achèvera une trilogie. A première vue il y a peu de points communs entre mes deux premiers films, (Bunker palace hôtel, 1989 et Tykho Moon,1997 – NDLR), mais on verra que tous trois prennent en compte, là encore, un fond géopolitique.”

 

Noblesse de l’image

En France, il est une tradition de l’imaginaire : Méliès, Franju… Et puis très vite la «nouvelle vague» et le verbe ont tout submergé. Il ne faudrait pas que la culture française s’assoupisse de la sorte sur des choses anciennes. Le verbe, c’est évidemment magnifique, mais il faut admettre une bonne fois pour toutes que l’image a sa propre noblesse. Il faut accepter l’idée d’un métissage, à, l’intérieur du cinéma, qui prendrait en compte davantage cette part maudite de l’irréel. La néo-nouvelle-vague, ce cinéma réaliste, naturaliste m’ennuie profondément. Il faut un peu de délire, peut-être à la manière des cinémas européen, anglais, danois ou de ce que l’on appelle le cinéma indépendant américain. J’ai vu récemment Dans le peau de John Malkovich, c’est à la fois bien et pas tout à fait réussi, mais il y a quelque chose de
déconnecté, de complètement fou qui est salubre. On est très loin du cartésianisme à la française.”

 

Kafka contre Proust

Quels sont ses écrivains de chevet ? “Proust m’a toujours ennuyé. En revanche, dès le lycée, j’ai été séduit par Baudelaire, Verlaine, Rimbaud. Puis il y eut la révélation de Kafka.”

 

L’emprise de la nature

Qu’est-ce qui lui parle le plus fort ? “Les femmes, bien sûr, et l’homme en général dans leurs rapports de séduction. Et puis, peut-être est-ce parce que je vieillis, la nature me captive. Je découvre son emprise, bien que je sois plutôt un dessinateur de l’enfermement urbain. Un homme vêtu de noir dans la verdeur d’un pré, c’est pas mal, non ? La planète me semble tellement en danger que j’ai de plus en plus besoin d’espace, de ciel.” n

 

 

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Les citations d’Enki Bilal

” Je ne me sens pas menacé par un manque d’inspiration dans l’avenir, j’ai le sentiment qu’il y a de plus en plus de choses à raconter. ”

” Mon but maintenant c’est d’obtenir en tant que cinéaste une liberté semblable à celle du dessinateur. Ça ne va pas être facile, mais ça va être intéressant. ”

” La sensualité passe par l’éloge de l’imperfection. La perfection du grain de peau, c’est ennuyeux. C’est bon pour le papier glacé des magasines à retouche… Je trouve émouvant et sensuel un corps blessé ou imparfait, même si dans la plastique et les proportions, je suis plutôt exigeant. ”

source : http://livres.fluctuat.net/enki-bilal/citations.html

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Enki Bilal dédicase Monstre L´Integrale pour Azra Pita

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